Puisqu’on en parlait lors du dernier live, voilà un extrait de HEIL KITLER !, paru dans l’anthologie Sombres Félins :

5 juin 2015

Cinq jours. Voilà cinq jours que moi, Adolf Hitler, sauveur messianique de l’Allemagne, je me suis réincarné en chaton !
Je vous vois venir avec vos bons sentiments. Vous me rétorquerez sans trop de désinvolture, car vous me savez chatouilleux, que j’aurais pu tomber plus bas. Que j’aurais pu renaître en morpion. Ou, comble de l’horreur, en Juif… L’avantage du chaton, c’est que c’est attendrissant. Une vraie boule d’amour. On ne me soupçonnera de rien jusqu’au moment où je frapperai, et cela arrange mes affaires : j’ai une revanche à prendre. Puisqu’une partie de l’humanité s’est liguée contre moi, me poussant au désespoir, je l’exterminerai tout entière. Fini les races et leur hiérarchie, il n’y en a plus qu’une désormais : celle des nuisibles. Et si je dois incarner un chaton pour parvenir à mes fins, alors soit. Je m’accommoderai de cette voix de fausset et de cette longue queue qui se coince partout.
Ein Volk, ein Reich, ein Kätzchenführer[1] !
Il va falloir que je m’y fasse. Scandé comme cela, c’est moins affriolant qu’autrefois…
En parlant de l’humanité : elle est toujours aussi prévisible. Simplette. Rien n’a changé depuis mes vacances en Enfer. J’y ai pris du bon temps, profitant de cette parenthèse bienvenue pour faire autre chose que Führer : j’ai fait danser les foules en scratchant des valses polonaises. C’était la folie, tout le monde m’acclamait, moi, DJ NOCIDE… Mais je m’égare… Je disais donc que l’humanité est toujours aussi prévisible et simplette. Je l’ai constaté avec la bénévole que j’ai corrigée sitôt ouverte la porte de ma cage. Cette nuisible était une vraie pot de colle, mais surtout Juive ! Lorsqu’elle s’est penchée, l’étoile de David qui ornait son cou a glissé hors de son vêtement pour se balancer devant moi. Ma réaction ne s’est pas fait attendre : je lui ai sauté au visage, toutes griffes dehors, en visant les yeux. Il aura fallu le secours de deux volontaires pour me séparer d’elle. Bouleversée, la Jude a quitté la chatterie en pleurant, des sillons sanglants dans la peau, et on ne l’a plus revue. Bon débarras !
Là où ils sont simplets, c’est qu’ils ont mis mon attitude sur le compte de mauvais traitements que j’aurais pu subir avant mon arrivée au refuge. Ils se sont tout imaginé : négligence affective, coups, et même des tortures bien que je n’arbore aucune cicatrice. Jamais ils ne se sont interrogés sur le choix de ma cible. Quelles autres motivations que sa juiverie aurais-je pu avoir ? Cette bénévole était relativement inoffensive… D’ailleurs, que diable a-t-on fait de mes mesures anti-juives ? J’avais offert aux peuples un monde nettoyé de ce cancer, et voilà ce qu’ils en font ! Ils embauchent du nez crochu à tout va et ça pullule à nouveau ! Les Hommes ne sont pas seulement néfastes, ils sont aussi profondément idiots ! Il était temps que je revienne mettre de l’ordre dans ce chaos…
Mais s’il n’y avait que ce problème, les choses seraient bien plus simples ! Mes voisins de cellule sont des bons à rien, et assurément débiles. Ils ne pensent qu’à s’amuser et à se suspendre aux barreaux de leurs cages pour en faire le tour la tête en bas. Lorsque je tente de les convaincre du pouvoir de nuisance de l’Homme, de la nécessité de l’éradiquer, ils ne m’écoutent jamais. J’ai beau arguer que s’ils sont emprisonnés c’est de sa faute et que cela ne peut que mal se terminer puisque nous sommes ses jouets, c’est comme pisser dans un violon. Je te gazerai tout ça ! Après tout, je n’ai pas besoin d’eux pour mettre mon plan à exécution, mais de la vermine. Ma seule chance d’y parvenir est l’adoption.

*

Le grand jour est-il arrivé ? Avec l’expérience, je sais qu’il ne faut pas se réjouir trop vite, mais cela ne coûte rien d’espérer…
La porte de la chatterie s’est ouverte sur un jeune nuisible qui pénètre dans la pièce ensoleillée, une bénévole à sa suite. Taillé comme une asperge, habits colorés, tatouages sur les bras, queue de cheval et bouc aussi sombres que ses yeux : je parie qu’il est homophile ! Manifestement, mes soldats ont mal travaillé ! Celui-là sera inclus dans la prochaine purge, avec les roux parce qu’ils sont diaboliques et qu’ils empestent.
L’inverti flâne dans l’allée en détaillant chaque cage. Mes rivaux usent et abusent de pitreries et d’œillades émues dans l’espoir d’être choisis. Quant à moi, je demeure figé. Les cabrioles ne sont pas ma tasse de thé.
À chaque tentative de séduction, le nuisible répond par un sourire attendri. C’est bien joli, mais les risettes n’ont jamais libéré personne. Demandez donc aux Juifs qui ont essayé, vous verrez bien ce qu’ils en pensent… Ah ! Voilà que son regard croise le mien, puis s’écarquille : l’inverti est saisi d’un fou rire. Ma curiosité laisse place à l’agacement. Qu’est-ce qu’il lui prend ? Pourquoi se moque-t-il de moi ? Mes yeux se tournent vers la bénévole, qui s’amuse de la situation, et je la toise. Elle aussi sera incluse dans la prochaine purge…
Lorsque l’homophile recouvre son calme, il s’exclame :
« Un physique pareil, avec l’humour que j’ai… Oui, définitivement oui ! »
Il me sourit. Le cœur battant, je me demande ce que j’ai de si particulier pour être désopilant, quand la dame explique :
« C’est ce physique qui lui a valu d’être abandonné dans un carton, qu’on a trouvé dans des toilettes d’autoroute. Les kitlers[2], personne n’en veut. »
Kitlers ?! Qu’est-ce que cela ?
Un voile de tristesse passe dans les yeux de l’inverti, qui retrouve aussitôt sa bonhomie puis assène :
« Eh ben moi, je ne m’arrête pas à ça. Je le prends, votre kitler. »
Wunderbar[3]! Ma conquête du monde vient de commencer !
Je sens du soulagement chez la bénévole, qui est enfin parvenue à me caser. Elle ouvre la porte, et je la fixe en ronronnant alors qu’elle tend les mains vers moi.
« Allez, Larry. Viens ! »
Je me laisse soulever volontiers sous les regards tristes des autres chatons, puis saute dans les bras du nuisible.

Illustration de couverture : Chris Vilhelm

[1]              Un peuple, un empire, un chef chaton
[2]              Chats dont les taches évoquent une ressemblance physique avec Adolf Hitler.
[3]              Merveilleux

Laisser un commentaire