Paris, 16 juin 1880
Très cher Père, très chère Mère,
Après maintes hésitations, je prends la plume afin de vous notifier l’échec de vos plans cruels à mon égard, vous qui, par une froide nuit de décembre, m’avez livré à la rue sans autre forme de procès, vous qui m’avez offert comme unique perspective d’y rencontrer la mort. Et pour quel motif ?
Parce que votre Louise tant adorée, votre chair, votre sang, aura hérité d’une barbe et d’une voix rauque à l’aube de son dix-septième anniversaire.
Parce que votre Louise tant adorée n’a plus rien d’une femme pour le quidam, et que le qu’en dira-t-on s’avère trop lourd à porter.
À quelque chose malheur est bon : votre fille n’a jamais été votre fille, mais votre fils. Quand je m’apprête et me coiffe en homme, je deviens invisible aux yeux de cette société qui me voit alors tel que je l’ai toujours été. Aucun limier ne m’a encore réclamé ma permission de travestissement[1]. Les choses changent quand je travaille : je suis connu sous le sobriquet de « la femme à barbe ». Mon aberration anatomique attire les foules ignares en mal de sensations. Ces idiots qui me jettent des cacahuètes en ricanant, comme si j’étais un singe, qui me sifflent et me pointent du doigt lorsqu’ils me croisent en sortie de spectacle, vous ressemblent beaucoup.
Je peux désormais assurer ma propre subsistance, et ne crains plus votre jugement, ni vos mains vengeresses. En me reniant, vous avez tourné le dos au patria potestas[2]. Cependant, je tiens à vous avertir : si vous me retrouvez, si vous tentez de me nuire d’une quelconque manière, mes camarades se feront une joie de vous tailler en pièces, et je ne m’interposerai pas.
J’en viens enfin à l’objet de cette missive : après des mois à dormir sous les ponts et à se prostituer, votre cher Louis s’est fait engager dans un cirque comme monstre-chanteur. Votre cher Louis a trouvé sa place en ce monde.
Illustration de couverture : Léa Geas
[1] Document administratif délivré par la préfecture de police, autorisant les femmes à « s’habiller en homme ». Cette ordonnance fut implicitement abrogée en janvier 2013.
[2]Expression latine signifiant « pouvoir du père ». Le pouvoir détenu par le pater familias était nommé patria potestas, « pouvoir paternel ». La loi des Douze Tables donnait au pater familias le vitae necisque potestas, c’est-à-dire le « pouvoir de vie et de mort » sur ses enfants, sa femme et ses esclaves qui étaient dits sub manu, « sous sa main ».
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