1er janvier 2120

Et voilà. Au bout de sept mois et dix jours, j’ouvre enfin les
yeux. Simple comme chou. Une bête formalité alors qu’auparavant,
je peinais à soulever mes paupières. Les forces me manquaient. Je le
comprends à présent.
Autrement, qu’est-ce que cela change ? Pas grand-chose en
vérité, puisque je vis dans l’ombre. Non loin de moi se trouve un
hublot qui s’éclaire puis s’éteint, au gré des visites. C’est au travers
de la vitre qu’on nous scrute, moi et mes colocataires. Ma vision
floue, un tantinet approximative, m’empêche de les compter. Mais je
sais qu’ils sont là. Je les sens. Tout comme je sens se durcir, puis se
relâcher, le ventre de Mère. Le tam-tam de son cœur résonne dans
mes oreilles, vibre en moi. Cette douce mélodie m’apaise. Pas comme
ce remue-ménage incessant, au-dehors. Fracas métalliques. Éclats de
voix, presque agressives. Et ces monstres d’acier qui grondent, parfois
rugissent… Je refuse de naitre. Je refuse qu’on me jette dans ce monde
froid, bruyant, aux lueurs aveuglantes. Hélas, je n’y couperai pas.
Souvent, au milieu du vacarme, Mère meugle.
Car Mère est une vache. Une Limousine.
C’est l’Éleveur, que j’entends parler aux visiteurs lorsque le hublot
est ouvert, qui le dit. J’ignore à quoi ressemble une vache. Mais, je veux
bien le croire. Grâce à lui, j’apprends à connaitre l’environnement dans
lequel je grandirai. De jour en jour, il se précise dans ma tête. Je suis le
fruit d’une nouvelle génération qui verra le jour dans deux mois. Une
légion de sans-noms, identifiables par des numéros. Moi c’est 1.
Dehors, la situation s’annonce très mal. Au moment où l’Éleveur
ouvre le hublot afin de me manipuler à travers ma poche des eaux,
s’assurant par mes réactions que tout roule… j’entends ce qui se
passe sur Terre grâce à la radio. Nous sommes en 2120. L’Humanité
se relève à peine d’une guerre mondiale. Surpopulation et manque de
ressources
, répète-t-on. L’hiver nucléaire a rendu les femmes stériles. La matrice
rejette l’hôte.
Mais d’après les Décroissants, qui nous gouvernent, ce n’est
pas une fatalité, bien au contraire.
Car la reproduction débridée représente un
crime. Une preuve d’égoïsme qui nous a menés au bord de l’extinction.
Ainsi,
la procréation se doit d’être contrôlée. Maitrisée. Ce mal nécessaire ne sera utilisé
qu’avec beaucoup de parcimonie.

J’incarne ce mal nécessaire.
Je ne suis pas un enfant de l’amour. Mère n’éprouve rien pour
moi. Seul un lien instinctif nous unit. Quand je pousserai mon premier
cri, elle me nourrira, le temps que je devienne assez fort pour qu’on
me retire à elle. Byebye, salut ! Et quand bien même ? Je perçois la
même indifférence chez l’Éleveur. Il ne fait que son travail.
Ce monde me tolère bien plus qu’il ne m’accepte.

Illustration de couverture : Geoffrey Claustriaux

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