Illustration de couverture : Geoffrey Claustriaux

Parc Rocky Mountain
31 mars 2023


Mise en selle express. Quatrième tentative.
Dernière chance avant éviction. Salomé, alias Calamity Jane, le comprenait aux mines agacées de ses hypothétiques partenaires : Marc, Nico et Henri. Juchés sur leurs montures, ces comédiens vêtus comme des cowboys l’observaient. La scrutaient tel un insecte à écraser. Guettaient l’erreur fatale qui la renverrait à sa caisse enregistreuse. En courant vers Peewee, le Quarter Horse noir qu’on lui prêtait, la crainte d’échouer l’avait fait trébucher sur un caillou ; elle manqua de peu de mordre la poussière. Mauvais. Très mauvais ! Pire, déstabilisant. Thierry, metteur en scène à la cinquantaine bedonnante, ne décrochait pas un mot. Adossé à un poteau du bar Le Saloon – l’un des nombreux du parc –, bras croisés, il l’étudiait derrière ses lunettes fumées. Ses lèvres pincées se réduisaient à une fine ligne.
Redresser la barre. Et vite !
Elle agrippa le troussequin[1] d’une main ferme. De l’autre, la corne[2], ainsi que la bride. La jeune femme plia son genou à hauteur de hanche, faute de souplesse. Un tiraillement irradia aussitôt dans sa cuisse. Elle grimaça tandis que son pied fébrile cherchait l’étrier.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
À bout de patience, elle baissa les yeux. Le triangle d’acier, gainé de cuir brun, pendait toujours hors d’atteinte de sa botte. Cinq centimètres. Cinq fichus centimètres ! Elle se revoyait le rajuster, juste avant de reprendre place à l’intérieur du Saloon. L’étrier devrait se trouver dix centimètres plus bas ! Cernant son manège, l’un des cowboys l’avait-il remonté dans son dos afin qu’elle échoue définitivement ? Et les cigales ! Elles stridulaient jusqu’à l’assourdir, célébrant sa défaite.
Salomé lâcha la corne pour soulager son mollet. Un soupir retentissant la figea. Game over ! Son avenir de comédienne lui filait entre les doigts. Dans dix secondes, Thierry la remercierait. Adieu les spectacles westerns ! La candidate n’incarnerait pas la légendaire cowgirl dans cette reconstitution de fusillade en pleine rue. Elle s’en retournerait compter pièces et billets à La Boutique du Cowboy. Balayer ses allées poussiéreuses. Ranger ses rayonnages ravagés par des clients bordéliques. Passer leurs cartes bleues sans contact. Encaisser, jusqu’à la nausée, leurs séances de pédagogie auprès de leur progéniture, exhibée en bête de foire. « Si tu travailles mal à l’école, tu finiras comme la dame. »
Le rêve absolu !
Cette audition représentait son visa pour un monde meilleur. Sa porte de sortie. Une issue qui se refermait à mesure que ses tentatives pour se hisser sur cette foutue selle restaient vaines !
Un taon atterrit sur son front. La pinça de ses mandibules acérées. Salomé le gifla. Il s’envola traquer des cibles plus clémentes. Peewee s’ébroua alors. Frappa la terre battue de la pointe de son sabot postérieur. Même lui se lassait, soulignant son incompétence. L’aspirante cowgirl avisa les alentours. Les œillades glaciales des trois hommes ne la lâchaient pas. Comme elle aimerait les y voir ! Bande de cons ! hurla-t-elle intérieurement, mâchoires crispées.
Le bout de son pied heurta l’étrier dans un choc sourd. Le soulagement la rasséréna. Elle guida sa jambe vers l’avant, sentit bientôt le plancher de cuir rassurant, sous sa semelle. La jeune femme se retint de crier victoire.
Hélas, l’euphorie s’avéra de courte durée. Un raclement de gorge rompit le calme de l’allée centrale.
— Bon, écoute, Machine, commença Thierry.
Elle le toisa. L’air renfrogné, il la scrutait avec pitié. Ou était-ce du mépris ?
— Je m’appelle Salomé, le recadra-t-elle d’une voix sèche.
― Si tu veux, dit-il en haussant les épaules. Je t’ai laissé ta chance. À quatre reprises. Au début, j’ai cru à un accident. Faut bien se rendre à l’évidence. T’as beau t’acharner, t’es incapable de grimper sur ce brave Peewee, même en réglant ton étrier. C’est quand même la base…
Salomé ferma les yeux. Posa son front contre la selle tiédie par le soleil. Huma les effluves de savon glycériné qui s’en dégageaient. Foutue jambe de merde ! Une jambe qui lui gâchait la vie depuis l’enfance. Raide en permanence, elle se dérobait de temps à autre sous ses pas. Non contente d’entraver ses mouvements, de les empêcher parfois, elle l’humiliait par la chute. Maudits spasmes musculaires ! À l’aube de l’adolescence, le corps médical lui expliqua enfin. Elle se trouvait en âge de comprendre. Elle devait comprendre. Et accepter son sort : « Paralysie cérébrale », terme générique englobant ses handicaps. Nourrisson, une asphyxie cérébrale avait lésé son système nerveux central. Ce qui était fait ne pourrait être défait. Lorsque Salomé atteignit vingt-cinq ans, une mélodie plus cruelle encore résonna à ses oreilles : « syndrome du bébé secoué ». Hémiplégie spastique gauche. Piedbot gauche. Atrophie musculaire du mollet gauche. Rétraction du tendon d’Achille gauche. Un tableau clinique si lourd qu’il en devenait suspect. Les informations sociales de son carnet de santé – existence à huis clos avec pour principale compagnie sa génitrice. Aucun dispositif de garde, pas même ses grands-parents – enfoncèrent le clou. Son enfance, itou. Salomé avait grandi
dans la violence d’un couple de sympathisants du Rassemblement National. La haine frappait tous azimuts.
Au sortir du cabinet, sa rage faillit la consumer. Elle la ravala en se raccrochant à ses ambitions, telles qu’intégrer la troupe de cowboys de Rocky Mountain. Depuis le temps qu’elle guettait l’ouverture du casting ! Mais ce matin, sous cet éclatant soleil provençal et cette brise bienvenue, son plan de carrière s’écroulait. Son travail d’acceptation de soi se fissurait de part en part, menaçant de l’entrainer par le fond. Ce satané membre allait tuer son rêve, aussi surement qu’une balle.
Encore une fois…
― Eh, tu m’écoutes ?!
Salomé tressaillit.
― Hein ?
Thierry répéta d’un ton agacé :
— Alors ? On fait quoi ? Dis-moi ?


[1] Arrière de la selle.

[2] Excroissance du pommeau permettant d’enrouler le lasso.

Laisser un commentaire