Louvre, salle des États, 2 avril 2035

 ― Pitié ! glapit Mona Lisa, juste avant l’impact.
Le velouté de tomates éclaboussa le caisson de protection dans une gerbe orangée. Dégoulina sur la vitre de PVC. S’écoula en flaque luisante sur le parquet de chêne clair rayé, impacté par des générations de visiteurs. Flaque que contemplait, médusée, la poignée d’irréductibles venus admirer la célèbre toile.
Mona Lisa fondit en larmes. Hormis ses voisins de tableaux, qui entendait sa détresse ? Qui prenait en pleine face les cris horrifiés des muses, leur tumulte désespéré à la vue d’activistes armés de boites de soupe, dégoupillées puis projetées sur leurs victimes désignées ?
Personne. Pour l’humanité aveugle à la féérie, les muses n’étaient que des modèles, figées dans leur posture pour l’éternité. Une éternité silencieuse. Quand tombait le jour, que se vidaient les musées, alors explosait leur brouhaha. Car seul le langage leur demeurait accessible, depuis que des plaques de PVC les préservaient des humains et de leur tendance à la destruction. Jadis portails permettant de voyager d’un monde à l’autre, leurs toiles étaient devenues leurs cachots. On retenait au Louvre Mona Lisa et ses compagnes. L’inflation asséchant les bourses, qui pour les admirer désormais hormis les jeunes et les chômeurs ? Ou une horde de garnements trainés là par leur professeur, profitant qu’il leur tourne le dos pour dégainer leurs portables… De jour en jour, l’indifférence affichée envers la peinture affaiblissait les muses. Dépouillées de leurs pouvoirs ! Empêchées de se régénérer en murmurant à l’oreille des créatifs ! Ces êtres frôlaient l’agonie. Elles ne pouvaient que déplorer leur sort. Et subir l’humiliation d’un jet de soupe ! Rires et quolibets y répondaient.
La Joconde, cible parmi tant d’autres en ce bas monde, accusa le coup dans les larmes. Puis, elle tremblerait à la vue d’un visiteur vêtu d’un teeshirt, ou d’un anorak orange. Crierait dans son sommeil en revivant son agression, nuit après nuit. Sursauterait en entendant s’ouvrir une canette de soda. À l’instar de ses comparses, elle serait bientôt au supplice. À ressasser l’outrage, encore. Et encore. Et encore. Et encore. Tel un disque rayé, elle y reviendrait. Son crâne deviendrait son cachot, mais à cette heure-là, elle l’ignorait toujours. Seule importait la douleur cuisante de l’humiliation.
Ce mal gangrenant les musées portait un nom : le syndrome d’aspergé. Marée noire de tourments, il mazoutait victimes et témoins. De cette souffrance abjecte, les muses ne voulaient plus.
L’heure de la vengeance avait sonné.

Illustration de couverture : Aurélien Police

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