Salle Rouge, ouverture

Louvre, salle des États, 2 avril 2035

 ― Pitié ! glapit Mona Lisa, juste avant l’impact.
Le velouté de tomates éclaboussa le caisson de protection dans une gerbe orangée. Dégoulina sur la vitre de PVC. S’écoula en flaque luisante sur le parquet de chêne clair rayé, impacté par des générations de visiteurs. Flaque que contemplait, médusée, la poignée d’irréductibles venus admirer la célèbre toile.
Mona Lisa fondit en larmes. Hormis ses voisins de tableaux, qui entendait sa détresse ? Qui prenait en pleine face les cris horrifiés des muses, leur tumulte désespéré à la vue d’activistes armés de boites de soupe, dégoupillées puis projetées sur leurs victimes désignées ?
Personne. Pour l’humanité aveugle à la féérie, les muses n’étaient que des modèles, figées dans leur posture pour l’éternité. Une éternité silencieuse. Quand tombait le jour, que se vidaient les musées, alors explosait leur brouhaha. Car seul le langage leur demeurait accessible, depuis que des plaques de PVC les préservaient des humains et de leur tendance à la destruction. Jadis portails permettant de voyager d’un monde à l’autre, leurs toiles étaient devenues leurs cachots. On retenait au Louvre Mona Lisa et ses compagnes. L’inflation asséchant les bourses, qui pour les admirer désormais hormis les jeunes et les chômeurs ? Ou une horde de garnements trainés là par leur professeur, profitant qu’il leur tourne le dos pour dégainer leurs portables… De jour en jour, l’indifférence affichée envers la peinture affaiblissait les muses. Dépouillées de leurs pouvoirs ! Empêchées de se régénérer en murmurant à l’oreille des créatifs ! Ces êtres frôlaient l’agonie. Elles ne pouvaient que déplorer leur sort. Et subir l’humiliation d’un jet de soupe ! Rires et quolibets y répondaient.
La Joconde, cible parmi tant d’autres en ce bas monde, accusa le coup dans les larmes. Puis, elle tremblerait à la vue d’un visiteur vêtu d’un teeshirt, ou d’un anorak orange. Crierait dans son sommeil en revivant son agression, nuit après nuit. Sursauterait en entendant s’ouvrir une canette de soda. À l’instar de ses comparses, elle serait bientôt au supplice. À ressasser l’outrage, encore. Et encore. Et encore. Et encore. Tel un disque rayé, elle y reviendrait. Son crâne deviendrait son cachot, mais à cette heure-là, elle l’ignorait toujours. Seule importait la douleur cuisante de l’humiliation.
Ce mal gangrenant les musées portait un nom : le syndrome d’aspergé. Marée noire de tourments, il mazoutait victimes et témoins. De cette souffrance abjecte, les muses ne voulaient plus.
L’heure de la vengeance avait sonné.

Illustration de couverture : Aurélien Police

La loi du Talion, ouverture

Illustration de couverture : Geoffrey Claustriaux

Parc Rocky Mountain
31 mars 2023


Mise en selle express. Quatrième tentative.
Dernière chance avant éviction. Salomé, alias Calamity Jane, le comprenait aux mines agacées de ses hypothétiques partenaires : Marc, Nico et Henri. Juchés sur leurs montures, ces comédiens vêtus comme des cowboys l’observaient. La scrutaient tel un insecte à écraser. Guettaient l’erreur fatale qui la renverrait à sa caisse enregistreuse. En courant vers Peewee, le Quarter Horse noir qu’on lui prêtait, la crainte d’échouer l’avait fait trébucher sur un caillou ; elle manqua de peu de mordre la poussière. Mauvais. Très mauvais ! Pire, déstabilisant. Thierry, metteur en scène à la cinquantaine bedonnante, ne décrochait pas un mot. Adossé à un poteau du bar Le Saloon – l’un des nombreux du parc –, bras croisés, il l’étudiait derrière ses lunettes fumées. Ses lèvres pincées se réduisaient à une fine ligne.
Redresser la barre. Et vite !
Elle agrippa le troussequin[1] d’une main ferme. De l’autre, la corne[2], ainsi que la bride. La jeune femme plia son genou à hauteur de hanche, faute de souplesse. Un tiraillement irradia aussitôt dans sa cuisse. Elle grimaça tandis que son pied fébrile cherchait l’étrier.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
À bout de patience, elle baissa les yeux. Le triangle d’acier, gainé de cuir brun, pendait toujours hors d’atteinte de sa botte. Cinq centimètres. Cinq fichus centimètres ! Elle se revoyait le rajuster, juste avant de reprendre place à l’intérieur du Saloon. L’étrier devrait se trouver dix centimètres plus bas ! Cernant son manège, l’un des cowboys l’avait-il remonté dans son dos afin qu’elle échoue définitivement ? Et les cigales ! Elles stridulaient jusqu’à l’assourdir, célébrant sa défaite.
Salomé lâcha la corne pour soulager son mollet. Un soupir retentissant la figea. Game over ! Son avenir de comédienne lui filait entre les doigts. Dans dix secondes, Thierry la remercierait. Adieu les spectacles westerns ! La candidate n’incarnerait pas la légendaire cowgirl dans cette reconstitution de fusillade en pleine rue. Elle s’en retournerait compter pièces et billets à La Boutique du Cowboy. Balayer ses allées poussiéreuses. Ranger ses rayonnages ravagés par des clients bordéliques. Passer leurs cartes bleues sans contact. Encaisser, jusqu’à la nausée, leurs séances de pédagogie auprès de leur progéniture, exhibée en bête de foire. « Si tu travailles mal à l’école, tu finiras comme la dame. »
Le rêve absolu !
Cette audition représentait son visa pour un monde meilleur. Sa porte de sortie. Une issue qui se refermait à mesure que ses tentatives pour se hisser sur cette foutue selle restaient vaines !
Un taon atterrit sur son front. La pinça de ses mandibules acérées. Salomé le gifla. Il s’envola traquer des cibles plus clémentes. Peewee s’ébroua alors. Frappa la terre battue de la pointe de son sabot postérieur. Même lui se lassait, soulignant son incompétence. L’aspirante cowgirl avisa les alentours. Les œillades glaciales des trois hommes ne la lâchaient pas. Comme elle aimerait les y voir ! Bande de cons ! hurla-t-elle intérieurement, mâchoires crispées.
Le bout de son pied heurta l’étrier dans un choc sourd. Le soulagement la rasséréna. Elle guida sa jambe vers l’avant, sentit bientôt le plancher de cuir rassurant, sous sa semelle. La jeune femme se retint de crier victoire.
Hélas, l’euphorie s’avéra de courte durée. Un raclement de gorge rompit le calme de l’allée centrale.
— Bon, écoute, Machine, commença Thierry.
Elle le toisa. L’air renfrogné, il la scrutait avec pitié. Ou était-ce du mépris ?
— Je m’appelle Salomé, le recadra-t-elle d’une voix sèche.
― Si tu veux, dit-il en haussant les épaules. Je t’ai laissé ta chance. À quatre reprises. Au début, j’ai cru à un accident. Faut bien se rendre à l’évidence. T’as beau t’acharner, t’es incapable de grimper sur ce brave Peewee, même en réglant ton étrier. C’est quand même la base…
Salomé ferma les yeux. Posa son front contre la selle tiédie par le soleil. Huma les effluves de savon glycériné qui s’en dégageaient. Foutue jambe de merde ! Une jambe qui lui gâchait la vie depuis l’enfance. Raide en permanence, elle se dérobait de temps à autre sous ses pas. Non contente d’entraver ses mouvements, de les empêcher parfois, elle l’humiliait par la chute. Maudits spasmes musculaires ! À l’aube de l’adolescence, le corps médical lui expliqua enfin. Elle se trouvait en âge de comprendre. Elle devait comprendre. Et accepter son sort : « Paralysie cérébrale », terme générique englobant ses handicaps. Nourrisson, une asphyxie cérébrale avait lésé son système nerveux central. Ce qui était fait ne pourrait être défait. Lorsque Salomé atteignit vingt-cinq ans, une mélodie plus cruelle encore résonna à ses oreilles : « syndrome du bébé secoué ». Hémiplégie spastique gauche. Piedbot gauche. Atrophie musculaire du mollet gauche. Rétraction du tendon d’Achille gauche. Un tableau clinique si lourd qu’il en devenait suspect. Les informations sociales de son carnet de santé – existence à huis clos avec pour principale compagnie sa génitrice. Aucun dispositif de garde, pas même ses grands-parents – enfoncèrent le clou. Son enfance, itou. Salomé avait grandi
dans la violence d’un couple de sympathisants du Rassemblement National. La haine frappait tous azimuts.
Au sortir du cabinet, sa rage faillit la consumer. Elle la ravala en se raccrochant à ses ambitions, telles qu’intégrer la troupe de cowboys de Rocky Mountain. Depuis le temps qu’elle guettait l’ouverture du casting ! Mais ce matin, sous cet éclatant soleil provençal et cette brise bienvenue, son plan de carrière s’écroulait. Son travail d’acceptation de soi se fissurait de part en part, menaçant de l’entrainer par le fond. Ce satané membre allait tuer son rêve, aussi surement qu’une balle.
Encore une fois…
― Eh, tu m’écoutes ?!
Salomé tressaillit.
― Hein ?
Thierry répéta d’un ton agacé :
— Alors ? On fait quoi ? Dis-moi ?


[1] Arrière de la selle.

[2] Excroissance du pommeau permettant d’enrouler le lasso.

label Rouge, ouverture

1er janvier 2120

Et voilà. Au bout de sept mois et dix jours, j’ouvre enfin les
yeux. Simple comme chou. Une bête formalité alors qu’auparavant,
je peinais à soulever mes paupières. Les forces me manquaient. Je le
comprends à présent.
Autrement, qu’est-ce que cela change ? Pas grand-chose en
vérité, puisque je vis dans l’ombre. Non loin de moi se trouve un
hublot qui s’éclaire puis s’éteint, au gré des visites. C’est au travers
de la vitre qu’on nous scrute, moi et mes colocataires. Ma vision
floue, un tantinet approximative, m’empêche de les compter. Mais je
sais qu’ils sont là. Je les sens. Tout comme je sens se durcir, puis se
relâcher, le ventre de Mère. Le tam-tam de son cœur résonne dans
mes oreilles, vibre en moi. Cette douce mélodie m’apaise. Pas comme
ce remue-ménage incessant, au-dehors. Fracas métalliques. Éclats de
voix, presque agressives. Et ces monstres d’acier qui grondent, parfois
rugissent… Je refuse de naitre. Je refuse qu’on me jette dans ce monde
froid, bruyant, aux lueurs aveuglantes. Hélas, je n’y couperai pas.
Souvent, au milieu du vacarme, Mère meugle.
Car Mère est une vache. Une Limousine.
C’est l’Éleveur, que j’entends parler aux visiteurs lorsque le hublot
est ouvert, qui le dit. J’ignore à quoi ressemble une vache. Mais, je veux
bien le croire. Grâce à lui, j’apprends à connaitre l’environnement dans
lequel je grandirai. De jour en jour, il se précise dans ma tête. Je suis le
fruit d’une nouvelle génération qui verra le jour dans deux mois. Une
légion de sans-noms, identifiables par des numéros. Moi c’est 1.
Dehors, la situation s’annonce très mal. Au moment où l’Éleveur
ouvre le hublot afin de me manipuler à travers ma poche des eaux,
s’assurant par mes réactions que tout roule… j’entends ce qui se
passe sur Terre grâce à la radio. Nous sommes en 2120. L’Humanité
se relève à peine d’une guerre mondiale. Surpopulation et manque de
ressources
, répète-t-on. L’hiver nucléaire a rendu les femmes stériles. La matrice
rejette l’hôte.
Mais d’après les Décroissants, qui nous gouvernent, ce n’est
pas une fatalité, bien au contraire.
Car la reproduction débridée représente un
crime. Une preuve d’égoïsme qui nous a menés au bord de l’extinction.
Ainsi,
la procréation se doit d’être contrôlée. Maitrisée. Ce mal nécessaire ne sera utilisé
qu’avec beaucoup de parcimonie.

J’incarne ce mal nécessaire.
Je ne suis pas un enfant de l’amour. Mère n’éprouve rien pour
moi. Seul un lien instinctif nous unit. Quand je pousserai mon premier
cri, elle me nourrira, le temps que je devienne assez fort pour qu’on
me retire à elle. Byebye, salut ! Et quand bien même ? Je perçois la
même indifférence chez l’Éleveur. Il ne fait que son travail.
Ce monde me tolère bien plus qu’il ne m’accepte.

Illustration de couverture : Geoffrey Claustriaux

Alegría, chapitre 7

Des huées et des sifflets éclatent contre les antis, qui agitent leurs saloperies de banderoles. On peut y lire, noir sur blanc :
ICI ON TORTURE ET ON APPLAUDIT
VOUS VOULEZ LA PAIX, ARRÊTEZ DE TUER
CULTURE ASSASSINE, L’ÉTAT COMPLICE
TUER AVEC RESPECT, C’EST COMME VIOLER AVEC AMOUR
J’échange un regard outré avec mes amis. Puis on se lève, imités par le public. Voilà plus de trente ans qu’on assiste à des corridas. C’est la première fois qu’on voit une prise d’otages ailleurs que sur Internet ! Le même scénario se répète. Ces guignols ont tombé le masque et bientôt, ils squatteront la piste, histoire de bien foutre le boxon… Une ambiance de plomb s’abat sur les gradins ; la musique n’y changera rien. S’ils ne remballent pas maintenant, ça risque de méchamment péter. Ils l’auront bien cherché ! On va leur montrer ce que c’est qu’un aficionado en colère !
Sous les yeux des spectateurs impuissants, une bonne centaine de hooligans dévale les marches, puis bondit par-dessus les barrières pour se ruer au milieu de la piste. Là, ces empaffés s’enchainent les uns aux autres grâce à des antivols accrochés à la taille. Indéboulonnables. Ou du moins, le croient-ils…
— Y’en a ras l’cul de ces fachos ! enrage un homme dans mon dos.
On l’applaudit. Des fachos ! C’est parfaitement ça ! Des terroristes ! Des raclures qui retiennent des matadors dans leurs chambres d’hôtel. Qui jouissent quand l’un d’eux se fait lever par un Toro. Ils nous traitent de pervers, mais parfois, c’est à se demander s’ils ne sont pas pires que nous. N’ont-ils jamais songé à foutre le feu aux arènes ? Avec des gens dedans, c’est plus rigolo ! Je soupire. Ce qui me désole le plus dans cette histoire, c’est d’avoir payé soixante-douze balles pour voir la sécurité chier dans la colle. Que fichent les flics, bon sang !
Les spectateurs investissent maintenant les lieux. Sans hâte, ils marchent à la rencontre des antis qui s’agenouillent en cercle. Dégainent des fumigènes, puis les enflamment avant de les brandir. Une fumée rouge et âcre envahit les arènes, dissimulant parfois la piste. Poings levés, les hooligans scandent en boucle leurs slogans usés jusqu’à la corde, sourds aux tentatives de dialogue d’aficionados qui se détournent en haussant les épaules :
La torture n’est pas notre culture !
Corrida basta !
Révolution !
Sans crier gare, un taurin en costard surgit dans le dos d’un anti, qu’il gifle sur le crâne. L’agitateur tressaille, puis rentre la tête dans les épaules sans cesser de beugler. Le col blanc lève encore la main sur lui, lorsqu’une aficionada en tailleur s’interpose. Elle hurle sur notre camarade en faisant de grands gestes. Il recule à contrecœur. Cette cruche peut toujours râler, plus personne ne l’écoutera. Cette claque a sonné les hostilités. D’autres baffes pleuvent maintenant sur les hooligans, qu’on bouscule aussi à coups de pied. Bien fait pour leur gueule !
Deux mecs se trouvant devant moi s’aventurent hors de leur allée. Je les suis du regard tandis qu’ils se faufilent jusqu’aux antis des gradins ; leur arrachent les banderoles des mains ; balancent ces cochonneries en contrebas. Des téméraires se cramponnent à leurs bouts de tissus avec la force du désespoir. Ils se prennent des tartes. Les mains se lèvent pour parer les coups, qui redoublent.
Je m’intéresse à la gonzesse basanée qui rugit sur mes voisins. Elle a un tribal noir tatoué sur la p… eh, mais c’est la gitane ! Qu’est-ce qu’elle fiche ici ? Je l’observe s’agiter sans comprendre, quand tout de go, ça percute. Elle a feint de mendier pour faire diversion. Pour qu’on ne remarque pas ses complices à leur dégout de foutre les pieds dans cette arène.
Comme s’il n’y avait plus aucun espoir que les choses s’arrangent, la fanfare s’interrompt. Ne restent que des hurlements rageurs, des sifflets et le battage des hooligans.
— Occupez-vous plutôt du halal dans les abattoirs ! vocifère Manu, les yeux étincelants de colère.
Quant aux autres, tous contemplent la scène, sidérés. Y’a de quoi ! Avec les conneries des aficionadophobes, les organisateurs pourraient tout arrêter ! En espérant qu’ils remboursent les places, manquerait plus qu’ils nous arnaquent… Je m’intéresse de nouveau à la piste : la fumée s’est enfin dissipée. Les matadors, suivis par leurs cuadrillas et des flics, sont arrivés. Campés devant des manifestants, ils tentent de s’expliquer avec eux alors que trois aficionados à béret déboulent, les poings serrés.
Laurent sort de sa stupeur. Ses yeux lancent des éclairs au-dessus de ses lèvres pincées. Je le connais depuis assez longtemps pour savoir qu’il rejette toute forme de violence. Même envers ces nuisibles ? Qu’il aille donc les câliner pour les réconforter ! Il verra comment on réagit à son élan d’amour… Contrairement à lui, je ne suis pas un Bisounours. Parfois, une bonne trempe s’impose. Il est d’ailleurs temps de rappeler à ces raclures de chiottes qui domine, ici !
D’une voix rauque de colère, Laurent ordonne à Marie.
— Reste là.
Elle explose :
— Non ! J’emmène David dehors. Trop c’est trop !
Puis, elle caresse la joue de son fils qui pleure en silence.
— Allez viens, mon cœur.
Marie l’entraine vers la sortie. Bouleversées, les étudiantes à qui on avait parlé tout à l’heure suivent le mouvement. On n’avait pas menti en disant que ce serait grandiose. Ce n’était pas vraiment à ça qu’on pensait en leur promettant du spectacle, mais bon…
Laurent dévale les marches, Manu sur ses talons. Pierre hésite à descendre. Il me fixe pour deviner mes plans. J’allais rejoindre mes amis, quand je change d’avis. Cette gitane nous a roulés sur ses réelles intentions. Elle nous doit des explications, que je m’en vais chercher de ce pas. Elle a intérêt à me fournir les bonnes !
Je monte les gradins à sa rencontre. Me voyant approcher, ses potes se figent, et me toisent tandis que je me plante devant elle. La jeune femme plonge ses yeux sombres dans les miens. Je n’y lis ni peur ni inquiétude, juste de la méfiance. Quel aplomb, c’est dingue !
Je tente de garder mon calme, mais ma voix crispée me trahit.
— Qu’est-ce que tu fous, là ? À quoi tu joues ?
Elle recule sans me quitter du regard, jusqu’à toucher des fesses le muret de bois. D’un ton glacial, elle lâche :
— Tant qu’il y aura des gens pour applaudir des massacres d’animaux, on viendra leur gâcher la fête.
Encore une ignare qui, au nom de la cause animale, se croit autorisée à emmerder le monde ! Des massacres ? C’est ce qu’elle a dit ? Je ricane froidement, et la voilà qui me contourne. Ah non ! Elle ne s’en tirera pas comme ça ! Pas avant que je lui aie mis les points sur les i.
Elle s’apprête à descendre l’escalier, quand je crie :
— Hé !
Elle fait celle qui ne m’entend pas. C’est qu’elle me snobe, cette pétasse ! Je la rattrape en trois enjambées, la chope par le poignet, puis l’attire à moi. Elle me fusille du regard en tentant de se dégager, les mâchoires crispées, car je lui broie les os. Ses potes nous observent sans oser intervenir. À leurs mines inquiètes, je devine qu’ils se demandent où tout ça va la mener.
Je plante mes yeux dans ceux de la gitane en sifflant :
— T’as déjà vu une corrida ? Non, hein ? Si t’arrêtes ton bordel maintenant, on te laissera peut-être en voir une. Ça t’évitera de dire n’importe quoi.
Je la lâche. Elle ramène son bras contre elle, puis grogne :
— Hors de question ! Je ne regarderai pas une bête à moitié morte se faire trucider par six mecs armés. Six lâches !
Je balaie sa pique d’un revers de main.
— Alors, barre-toi ! Tu n’y connais rien.
Un sourire étire ses lèvres.
— Ah, parce qu’il faut voir quelque chose de ses propres yeux pour avoir un avis sur le sujet ? Assistes-tu à des viols ?
Oh putain ! Mains sur les hanches, je prends de grandes inspirations que je relâche doucement, pour me calmer. Vu mon degré de crispation, je vais péter un câble si elle me cherche encore, et c’est pas bon. Si je la défonçais, je ne m’arrêterais pas… Je relève la tête : ma colère ne baisse pas en la regardant, bien au contraire ! Je détourne les yeux sur la piste pour ne pas lui en foutre une. Je remarque une anti recroquevillée sur elle-même, le menton contre la poitrine. Elle se cramponne à son haut, délacé, qu’un taurin tente de glisser par-dessus sa tête. Il tire un grand coup, et la fille se retrouve seins nus. Elle se cache du mieux qu’elle peut avec ses mains pendant qu’il balance le vêtement au loin. Cette petite conne devra sortir du rang pour le récupérer… Juste à côté d’elle, un homme brandit le poing avec une conviction sans pareil. Le taurin abat le sien contre la tempe de cet abruti, le sonnant durement.
— Assistes-tu, oui ou non, à des viols ? me rappelle à l’ordre la gitane.
Je la fixe de nouveau et rétorque :
— T’en as d’autres, des questions connes ?
Dépitée, elle secoue la tête en pointant du doigt la foule déchainée.
— Vous ne valez pas mieux que des nazis.
Mon cœur rate un battement, puis mon sang se glace. Nazi ? Cette débile m’a traité de… nazi ? Non, ce n’est pas possible. Avec tout ce vacarme, j’ai dû mal entendre…
Je la jauge, incrédule. Mon cœur cogne de plus en plus fort dans ma poitrine. Si ça continue, je vais tomber dans les vapes. Ou vraiment péter une durite, vu la façon dont elle me mate. Cette pointe de défi au fond des yeux, confirmation de ce qu’elle vient de me balancer à la figure… C’est juste insupportable !
Mes mains se mettent à trembler, quand ma rage explose. Je la chope à la gorge en hurlant, pour la précipiter sur le muret. Elle se débat, me griffe le visage, mais peine perdue. Je vois trop rouge pour que ça m’arrête.
Je lui lance un rictus.
— Fais tes prières, tu vas en avoir besoin !
Je sens une résistance quand son cul heurte le rebord. La gitane s’y retient d’une main tandis que je la pousse vers le vide. De l’autre, elle agrippe ma chemise. Son regard affolé accroche le mien. Les larmes aux yeux, elle déglutit, incapable de crier. On s’en charge pour elle… Ses potes la saisissent par les bras et les jambes pendant que d’autres militants tentent de nous séparer. Ils peuvent forcer autant qu’ils veulent sur mes doigts. Je ne lâcherai rien !
Des mains empoignent mes épaules. La voix paniquée de Pierre emplit mes oreilles.
— Arrête ! Fais pas d’conneries !
Je me fige, pris d’une hésitation qui s’envole aussitôt. En fait, j’ai trouvé une meilleure idée. Plutôt que de la passer par-dessus bord, on va la filer en pâture à nos camarades. C’est bien plus marrant !
Je l’attrape par les cheveux et la traine vers les escaliers. Il y a comme un blanc durant lequel personne ne réagit. Puis, trois nanas se ruent au sommet des marches afin de nous bloquer. Je fonce dans le tas. La moins costaude les dévale sur le dos, pour échouer sur le palier inférieur. Choquées, ses copines se sont écartées en catastrophe. Je profite de leur stupeur pour m’engager dans l’escalier avec la gitane, qui freine des quatre fers. Je tire sur sa tignasse. Elle se résigne en gémissant. Tandis que j’enjambe l’anti que j’ai envoyée dans les pommes, la voix de Pierre grandit derrière moi. Il me parle d’un ton implorant. Sans doute me demande-t-il de me calmer ? Avec la cohue, je ne comprends rien. Il peut me dire ce qu’il veut. J’en ai rien à battre, de toute façon. Cette gonzesse mérite une bonne branlée !
Marche après marche, on se rapproche du callejón[1]. Des taurins restés à leurs places baissent le pouce vers le sol en toisant la gitane. Elle recommence à se débattre. Je lui fais traverser le couloir au pas de course. Lorsqu’on débarque sur la piste, ses hurlements attirent l’attention d’aficionados qui se détournent du pugilat pour nous observer. Je lâche les cheveux de la fille. D’une bourrade sur l’omoplate, je la précipite vers eux. Elle se rétame à leurs pieds.
— Elle est à vous ! souris-je.

[À suivre…]

Illustration de couverture : Aurélien Police


[1] Couloir de 1,50 m à 2 m de large, séparant la piste des premiers rangs, réservé à tous les professionnels de la corrida.

Ma belle époque – Ouverture

Paris, 16 juin 1880

Très cher Père, très chère Mère,

Après maintes hésitations, je prends la plume afin de vous notifier l’échec de vos plans cruels à mon égard, vous qui, par une froide nuit de décembre, m’avez livré à la rue sans autre forme de procès, vous qui m’avez offert comme unique perspective d’y rencontrer la mort. Et pour quel motif ?
Parce que votre Louise tant adorée, votre chair, votre sang, aura hérité d’une barbe et d’une voix rauque à l’aube de son dix-septième anniversaire.
Parce que votre Louise tant adorée n’a plus rien d’une femme pour le quidam, et que le qu’en dira-t-on s’avère trop lourd à porter.
À quelque chose malheur est bon : votre fille n’a jamais été votre fille, mais votre fils. Quand je m’apprête et me coiffe en homme, je deviens invisible aux yeux de cette société qui me voit alors tel que je l’ai toujours été. Aucun limier ne m’a encore réclamé ma permission de travestissement[1]. Les choses changent quand je travaille : je suis connu sous le sobriquet de « la femme à barbe ». Mon aberration anatomique attire les foules ignares en mal de sensations. Ces idiots qui me jettent des cacahuètes en ricanant, comme si j’étais un singe, qui me sifflent et me pointent du doigt lorsqu’ils me croisent en sortie de spectacle, vous ressemblent beaucoup.
Je peux désormais assurer ma propre subsistance, et ne crains plus votre jugement, ni vos mains vengeresses. En me reniant, vous avez tourné le dos au patria potestas[2]. Cependant, je tiens à vous avertir : si vous me retrouvez, si vous tentez de me nuire d’une quelconque manière, mes camarades se feront une joie de vous tailler en pièces, et je ne m’interposerai pas.

J’en viens enfin à l’objet de cette missive : après des mois à dormir sous les ponts et à se prostituer, votre cher Louis s’est fait engager dans un cirque comme monstre-chanteur. Votre cher Louis a trouvé sa place en ce monde.

Illustration de couverture : Léa Geas

[1] Document administratif délivré par la préfecture de police, autorisant les femmes à « s’habiller en homme ». Cette ordonnance fut implicitement abrogée en janvier 2013.
[2]Expression latine signifiant « pouvoir du père ». Le pouvoir détenu par le pater familias était nommé patria potestas, « pouvoir paternel ». La loi des Douze Tables donnait au pater familias le vitae necisque potestas, c’est-à-dire le « pouvoir de vie et de mort » sur ses enfants, sa femme et ses esclaves qui étaient dits sub manu, « sous sa main ».

Heil Kitler-ouverture

Puisqu’on en parlait lors du dernier live, voilà un extrait de HEIL KITLER !, paru dans l’anthologie Sombres Félins :

5 juin 2015

Cinq jours. Voilà cinq jours que moi, Adolf Hitler, sauveur messianique de l’Allemagne, je me suis réincarné en chaton !
Je vous vois venir avec vos bons sentiments. Vous me rétorquerez sans trop de désinvolture, car vous me savez chatouilleux, que j’aurais pu tomber plus bas. Que j’aurais pu renaître en morpion. Ou, comble de l’horreur, en Juif… L’avantage du chaton, c’est que c’est attendrissant. Une vraie boule d’amour. On ne me soupçonnera de rien jusqu’au moment où je frapperai, et cela arrange mes affaires : j’ai une revanche à prendre. Puisqu’une partie de l’humanité s’est liguée contre moi, me poussant au désespoir, je l’exterminerai tout entière. Fini les races et leur hiérarchie, il n’y en a plus qu’une désormais : celle des nuisibles. Et si je dois incarner un chaton pour parvenir à mes fins, alors soit. Je m’accommoderai de cette voix de fausset et de cette longue queue qui se coince partout.
Ein Volk, ein Reich, ein Kätzchenführer[1] !
Il va falloir que je m’y fasse. Scandé comme cela, c’est moins affriolant qu’autrefois…
En parlant de l’humanité : elle est toujours aussi prévisible. Simplette. Rien n’a changé depuis mes vacances en Enfer. J’y ai pris du bon temps, profitant de cette parenthèse bienvenue pour faire autre chose que Führer : j’ai fait danser les foules en scratchant des valses polonaises. C’était la folie, tout le monde m’acclamait, moi, DJ NOCIDE… Mais je m’égare… Je disais donc que l’humanité est toujours aussi prévisible et simplette. Je l’ai constaté avec la bénévole que j’ai corrigée sitôt ouverte la porte de ma cage. Cette nuisible était une vraie pot de colle, mais surtout Juive ! Lorsqu’elle s’est penchée, l’étoile de David qui ornait son cou a glissé hors de son vêtement pour se balancer devant moi. Ma réaction ne s’est pas fait attendre : je lui ai sauté au visage, toutes griffes dehors, en visant les yeux. Il aura fallu le secours de deux volontaires pour me séparer d’elle. Bouleversée, la Jude a quitté la chatterie en pleurant, des sillons sanglants dans la peau, et on ne l’a plus revue. Bon débarras !
Là où ils sont simplets, c’est qu’ils ont mis mon attitude sur le compte de mauvais traitements que j’aurais pu subir avant mon arrivée au refuge. Ils se sont tout imaginé : négligence affective, coups, et même des tortures bien que je n’arbore aucune cicatrice. Jamais ils ne se sont interrogés sur le choix de ma cible. Quelles autres motivations que sa juiverie aurais-je pu avoir ? Cette bénévole était relativement inoffensive… D’ailleurs, que diable a-t-on fait de mes mesures anti-juives ? J’avais offert aux peuples un monde nettoyé de ce cancer, et voilà ce qu’ils en font ! Ils embauchent du nez crochu à tout va et ça pullule à nouveau ! Les Hommes ne sont pas seulement néfastes, ils sont aussi profondément idiots ! Il était temps que je revienne mettre de l’ordre dans ce chaos…
Mais s’il n’y avait que ce problème, les choses seraient bien plus simples ! Mes voisins de cellule sont des bons à rien, et assurément débiles. Ils ne pensent qu’à s’amuser et à se suspendre aux barreaux de leurs cages pour en faire le tour la tête en bas. Lorsque je tente de les convaincre du pouvoir de nuisance de l’Homme, de la nécessité de l’éradiquer, ils ne m’écoutent jamais. J’ai beau arguer que s’ils sont emprisonnés c’est de sa faute et que cela ne peut que mal se terminer puisque nous sommes ses jouets, c’est comme pisser dans un violon. Je te gazerai tout ça ! Après tout, je n’ai pas besoin d’eux pour mettre mon plan à exécution, mais de la vermine. Ma seule chance d’y parvenir est l’adoption.

*

Le grand jour est-il arrivé ? Avec l’expérience, je sais qu’il ne faut pas se réjouir trop vite, mais cela ne coûte rien d’espérer…
La porte de la chatterie s’est ouverte sur un jeune nuisible qui pénètre dans la pièce ensoleillée, une bénévole à sa suite. Taillé comme une asperge, habits colorés, tatouages sur les bras, queue de cheval et bouc aussi sombres que ses yeux : je parie qu’il est homophile ! Manifestement, mes soldats ont mal travaillé ! Celui-là sera inclus dans la prochaine purge, avec les roux parce qu’ils sont diaboliques et qu’ils empestent.
L’inverti flâne dans l’allée en détaillant chaque cage. Mes rivaux usent et abusent de pitreries et d’œillades émues dans l’espoir d’être choisis. Quant à moi, je demeure figé. Les cabrioles ne sont pas ma tasse de thé.
À chaque tentative de séduction, le nuisible répond par un sourire attendri. C’est bien joli, mais les risettes n’ont jamais libéré personne. Demandez donc aux Juifs qui ont essayé, vous verrez bien ce qu’ils en pensent… Ah ! Voilà que son regard croise le mien, puis s’écarquille : l’inverti est saisi d’un fou rire. Ma curiosité laisse place à l’agacement. Qu’est-ce qu’il lui prend ? Pourquoi se moque-t-il de moi ? Mes yeux se tournent vers la bénévole, qui s’amuse de la situation, et je la toise. Elle aussi sera incluse dans la prochaine purge…
Lorsque l’homophile recouvre son calme, il s’exclame :
« Un physique pareil, avec l’humour que j’ai… Oui, définitivement oui ! »
Il me sourit. Le cœur battant, je me demande ce que j’ai de si particulier pour être désopilant, quand la dame explique :
« C’est ce physique qui lui a valu d’être abandonné dans un carton, qu’on a trouvé dans des toilettes d’autoroute. Les kitlers[2], personne n’en veut. »
Kitlers ?! Qu’est-ce que cela ?
Un voile de tristesse passe dans les yeux de l’inverti, qui retrouve aussitôt sa bonhomie puis assène :
« Eh ben moi, je ne m’arrête pas à ça. Je le prends, votre kitler. »
Wunderbar[3]! Ma conquête du monde vient de commencer !
Je sens du soulagement chez la bénévole, qui est enfin parvenue à me caser. Elle ouvre la porte, et je la fixe en ronronnant alors qu’elle tend les mains vers moi.
« Allez, Larry. Viens ! »
Je me laisse soulever volontiers sous les regards tristes des autres chatons, puis saute dans les bras du nuisible.

Illustration de couverture : Chris Vilhelm

[1]              Un peuple, un empire, un chef chaton
[2]              Chats dont les taches évoquent une ressemblance physique avec Adolf Hitler.
[3]              Merveilleux

Prête-moi ton corps, je te prêterai ma gloire

— … Nous sommes réunis ici ce soir pour remettre le prix Imaginales 2040…
Mon cœur rate un battement, et je sors de ma rêverie. Alors, on y est ? réalisé-je en me redressant sur mon fauteuil roulant. Il va falloir avouer… Ça risque de faire très mal. De me faire très mal. Merci Loran, vraiment ! Je n’aurais jamais cru qu’une victoire pouvait avoir un goût de merde…
Va te faire cuire le cul !
Mon regard glisse de l’estrade baignant dans une lueur dorée, sur laquelle se tient le jury qu’un drone-caméra filme de trois-quarts, pour scruter les premiers rangs du Magic Mirror, ce chapiteau circulaire qui m’évoque plus une arène qu’un café parisien du XXe siècle. Une arène frisquette : les techniciens ont pété un plomb avec la clim’, s’il fait quinze degrés, c’est le maximum. Avec quarante à l’ombre en ce mois de mai, bousillage environnemental oblige, c’est choc thermique à la sortie !
Et toutes ces silhouettes tendues vers la scène comme un seul homme… Non, je ne peux pas affronter ça !
— Ça va, Sœurette ? Tu trembles, me chuchote Magali, ma jumelle.
Mon mentor. Mon double artistique. Et, depuis cette nuit, mon arnaque en bande organisée. Si je n’ai pas encore pris mes jambes à mon cou, c’est grâce à elle.
Je déglutis péniblement. Ma gorge n’est plus qu’un fin conduit, et j’ai l’impression d’avoir un énorme steak à la place de la langue. Quant à mon bide, il me fichait un peu la paix ces jours-ci, mais depuis cette nuit, je déguste, et puissance mille ! Le stress, j’imagine ? J’ai mis une couche, au cas où mes boyaux décideraient de repeindre le Magic Mirror par surprise…
— Non, ça va pas, soufflé-je avant de fondre en larmes.

Illustration de couverture : Caza