
Lecture du moment #15


Rencontre matinale.


Pendant que certains bossent, Musclor et Furtif se détendent.


Parc Rocky Mountain
31 mars 2023
Mise en selle express. Quatrième tentative.
Dernière chance avant éviction. Salomé, alias Calamity Jane, le comprenait aux mines agacées de ses hypothétiques partenaires : Marc, Nico et Henri. Juchés sur leurs montures, ces comédiens vêtus comme des cowboys l’observaient. La scrutaient tel un insecte à écraser. Guettaient l’erreur fatale qui la renverrait à sa caisse enregistreuse. En courant vers Peewee, le Quarter Horse noir qu’on lui prêtait, la crainte d’échouer l’avait fait trébucher sur un caillou ; elle manqua de peu de mordre la poussière. Mauvais. Très mauvais ! Pire, déstabilisant. Thierry, metteur en scène à la cinquantaine bedonnante, ne décrochait pas un mot. Adossé à un poteau du bar Le Saloon – l’un des nombreux du parc –, bras croisés, il l’étudiait derrière ses lunettes fumées. Ses lèvres pincées se réduisaient à une fine ligne.
Redresser la barre. Et vite !
Elle agrippa le troussequin[1] d’une main ferme. De l’autre, la corne[2], ainsi que la bride. La jeune femme plia son genou à hauteur de hanche, faute de souplesse. Un tiraillement irradia aussitôt dans sa cuisse. Elle grimaça tandis que son pied fébrile cherchait l’étrier.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
À bout de patience, elle baissa les yeux. Le triangle d’acier, gainé de cuir brun, pendait toujours hors d’atteinte de sa botte. Cinq centimètres. Cinq fichus centimètres ! Elle se revoyait le rajuster, juste avant de reprendre place à l’intérieur du Saloon. L’étrier devrait se trouver dix centimètres plus bas ! Cernant son manège, l’un des cowboys l’avait-il remonté dans son dos afin qu’elle échoue définitivement ? Et les cigales ! Elles stridulaient jusqu’à l’assourdir, célébrant sa défaite.
Salomé lâcha la corne pour soulager son mollet. Un soupir retentissant la figea. Game over ! Son avenir de comédienne lui filait entre les doigts. Dans dix secondes, Thierry la remercierait. Adieu les spectacles westerns ! La candidate n’incarnerait pas la légendaire cowgirl dans cette reconstitution de fusillade en pleine rue. Elle s’en retournerait compter pièces et billets à La Boutique du Cowboy. Balayer ses allées poussiéreuses. Ranger ses rayonnages ravagés par des clients bordéliques. Passer leurs cartes bleues sans contact. Encaisser, jusqu’à la nausée, leurs séances de pédagogie auprès de leur progéniture, exhibée en bête de foire. « Si tu travailles mal à l’école, tu finiras comme la dame. »
Le rêve absolu !
Cette audition représentait son visa pour un monde meilleur. Sa porte de sortie. Une issue qui se refermait à mesure que ses tentatives pour se hisser sur cette foutue selle restaient vaines !
Un taon atterrit sur son front. La pinça de ses mandibules acérées. Salomé le gifla. Il s’envola traquer des cibles plus clémentes. Peewee s’ébroua alors. Frappa la terre battue de la pointe de son sabot postérieur. Même lui se lassait, soulignant son incompétence. L’aspirante cowgirl avisa les alentours. Les œillades glaciales des trois hommes ne la lâchaient pas. Comme elle aimerait les y voir ! Bande de cons ! hurla-t-elle intérieurement, mâchoires crispées.
Le bout de son pied heurta l’étrier dans un choc sourd. Le soulagement la rasséréna. Elle guida sa jambe vers l’avant, sentit bientôt le plancher de cuir rassurant, sous sa semelle. La jeune femme se retint de crier victoire.
Hélas, l’euphorie s’avéra de courte durée. Un raclement de gorge rompit le calme de l’allée centrale.
— Bon, écoute, Machine, commença Thierry.
Elle le toisa. L’air renfrogné, il la scrutait avec pitié. Ou était-ce du mépris ?
— Je m’appelle Salomé, le recadra-t-elle d’une voix sèche.
― Si tu veux, dit-il en haussant les épaules. Je t’ai laissé ta chance. À quatre reprises. Au début, j’ai cru à un accident. Faut bien se rendre à l’évidence. T’as beau t’acharner, t’es incapable de grimper sur ce brave Peewee, même en réglant ton étrier. C’est quand même la base…
Salomé ferma les yeux. Posa son front contre la selle tiédie par le soleil. Huma les effluves de savon glycériné qui s’en dégageaient. Foutue jambe de merde ! Une jambe qui lui gâchait la vie depuis l’enfance. Raide en permanence, elle se dérobait de temps à autre sous ses pas. Non contente d’entraver ses mouvements, de les empêcher parfois, elle l’humiliait par la chute. Maudits spasmes musculaires ! À l’aube de l’adolescence, le corps médical lui expliqua enfin. Elle se trouvait en âge de comprendre. Elle devait comprendre. Et accepter son sort : « Paralysie cérébrale », terme générique englobant ses handicaps. Nourrisson, une asphyxie cérébrale avait lésé son système nerveux central. Ce qui était fait ne pourrait être défait. Lorsque Salomé atteignit vingt-cinq ans, une mélodie plus cruelle encore résonna à ses oreilles : « syndrome du bébé secoué ». Hémiplégie spastique gauche. Piedbot gauche. Atrophie musculaire du mollet gauche. Rétraction du tendon d’Achille gauche. Un tableau clinique si lourd qu’il en devenait suspect. Les informations sociales de son carnet de santé – existence à huis clos avec pour principale compagnie sa génitrice. Aucun dispositif de garde, pas même ses grands-parents – enfoncèrent le clou. Son enfance, itou. Salomé avait grandi
dans la violence d’un couple de sympathisants du Rassemblement National. La haine frappait tous azimuts.
Au sortir du cabinet, sa rage faillit la consumer. Elle la ravala en se raccrochant à ses ambitions, telles qu’intégrer la troupe de cowboys de Rocky Mountain. Depuis le temps qu’elle guettait l’ouverture du casting ! Mais ce matin, sous cet éclatant soleil provençal et cette brise bienvenue, son plan de carrière s’écroulait. Son travail d’acceptation de soi se fissurait de part en part, menaçant de l’entrainer par le fond. Ce satané membre allait tuer son rêve, aussi surement qu’une balle.
Encore une fois…
― Eh, tu m’écoutes ?!
Salomé tressaillit.
― Hein ?
Thierry répéta d’un ton agacé :
— Alors ? On fait quoi ? Dis-moi ?
[1] Arrière de la selle.
[2] Excroissance du pommeau permettant d’enrouler le lasso.

Une petite séance de spéléo dans mes photos m’a fait retrouver ce souvenir de mon premier repas pro avec l’asso Etrange-Grande. J’avais recueilli ce petit œuf. J’ai proposé de le couver en attendant qu’il retrouve son propriétaire. Offre refusée.

Bon, Stella… Une licorne qui pond des œufs, c’est vraiment pas banal. Peut-être devrais-tu demander à ta mère qui est ton vrai père ?

Salutations, Public,
Mon inspiration poursuit son bonhomme de chemin, et si tu passes régulièrement par ici, tu n’es pas sans savoir que ma participation à l’appel à textes Western a été retenue.
POULOULOUM POUET-POUET !
Assieds-toi deux minutes. On va parler.
Donc, La loi du Talion rentre dans la thématique western. Tu me connais, j’aime le contemporain, alors, j’ai basé mon intrigue dans un parc à thème western. Je me suis grandement inspiré d’un endroit existant, sans m’y baser. Vu le nombre de fions sexistes et handiphobes que s’envoient les personnages, je ne voulais pas me prendre de procès.
Du western, oui, sauce weird western. Il fallait bien un peu (beaucoup ?) d’étrange. Alors, j’ai ajouté des zombies. Une bonne apocalypse morfale des familles, aussi brutale qu’un coup de tonnerre dans un ciel bleu.
Un lieu, un contexte, et un personnage. Nous suivons Salomé, caissière-vendeuse d’une boutique de souvenirs du parc. Salomé est paralysée cérébrale car elle a été secouée (si tu ne connais pas le SBS, voilà un lien : https://syndromedubebesecoue.com/), et n’a qu’un rêve : intégrer la troupe cow-boy du parc afin de vivre de sa passion des chevaux. Fuir l’ambiance malsaine de son poste actuel, clients méprisants obligent. Constatant sa différence, et la haine des femmes aidant, les comédiens de la troupe font leur maximum pour décourager Salomé, quitte à faire échouer le casting. La situation s’envenime, quand une attaque zombie vient rebattre les cartes.
Un personnage handicapé moteur au milieu de zombies furieusement affamés ? Tu dois te dire que ce n’est pas gagné d’avance pour Salomé. Et si je te disais qu’en plus, elle a ses règles ce jour-là ? Damned… Ce détail narratif n’était pas calculé, c’est venu au pif durant la construction du récit. Et je trouve ça bien. Les règles semblent être un sujet assez tabou dans l’imaginaire zombie, je n’ai souvenir d’aucun personnage ouvertement réglé. Le sujet est effleuré dans The Walking Dead (2011), quand Glenn interroge Dale sur l’alignement des cycles menstruels et leur rôle dans l’humeur exécrable des dames de la tribu, ce auquel Dale lui conseille de garder ses théories fumeuses pour lui. Et dans The last of us, quand Ellie reçoit en cadeau une cup menstruelle, ce auquel elle réagit par le dégoût.
Encore une fois, on marche sur des œufs avec ce sujet.
Je te promets de la douleur et du sang. La peur, aussi, que les odeurs et les fuites n’attirent la meute. Je fais dans le frontal, tant et si bien que les règles deviennent l’enjeu du récit. Je ne comprends pas pourquoi on ne voit pas des personnages réglés dans la fiction zombie. C’est pourtant une sacrée source d’emmerdements, entre la difficulté grandissante à trouver des protections, et la gestion soigneuse de celles-ci. Sans parler du syndrome de choc toxique causé par les produits de blanchiment des protections, qui, s’il ne tue pas, peut causer l’amputation d’une jambe. Il y a de quoi faire niveau narration et construction de personnage.
Ou plutôt, si, je ne comprends que trop bien. Les règles c’est sale et ça se cache…
Un texte de gestion logistique, à découvrir en mai prochain.
Stay tuned !

T’es pas un vrai si tu n’as pas vécu ça.



Éditeur : Livr’S
Date de sortie : Avril 2023
Illustration : Geoffrey Claustriaux
L’Ouest est promesse de vie nouvelle, d’aventure, de chevauchées sauvages et de duels sur fond de soleil couchant. Mais l’Ouest peut prendre de multiples visages, et ce sont toutes ces facettes d’un même univers que nous vous proposons de découvrir dans cette anthologie horrifique.
Onze artistes se sont armés de plumes acérées pour vous emmener tantôt dans une chasse à la créature, tantôt par delà les limites de la mort, ou encore dans un village hanté par un mal à nul autre pareil. Le point commun de ces nouvelles et de toutes les autres : elles explorent chacune l’horreur de l’Ouest à des époques variées, et mettent en lumière ce qui parfois nous pousse à devenir meilleur, parfois nous contraint au pire.

PerrierTchebest, assistant lecteur.



Ainsi, les couvertures de la double-anthologie ont été dévoilées.
Avoue que ça en jette !
illustrations de couvertures : Geoffrey Claustriaux.


Tu reprendras bien un peu d’Alegría ?
Invitée par Watchlist, Lilylit me fait l’immense plaisir d’un décorticage en règle de mon roman, lors d’un Choixpitre.
Son passage est à écouter ici :
https://smartlink.ausha.co/watchlist/choixpitre-alegria-d-alex-mauri
Encore merci, Lilylit !
Quand ton éditrice t’appelle pour parler business. Vise ce talent d’improvisation !
Pour la blague, tu ne la comprendras que quand tu en sauras plus sur mon texte.


Cette photo est parfaite, de la position de la poubelle au moment du shoot, au type du fond qui n’en a rien à faire.



Blbblbblbblbblbblbblbblbblbblbblbblbblbblb.



Rencontre matinale.

