Dans le ventre d’Alegria : un travail journalistique

Passé le choc de voir un taureau torturé sous mes yeux, Fée Inspiration m’ordonna de me mettre au boulot.

J’ai d’abord couché un synopsis de travail (ou un résumé pas à pas, pour ceux du fond qui ne suivent pas), qui m’aura pris deux semaines de réalisation. De grosses modifications auront eu lieu en pleine réécriture, certaines parties disparaissant au profit d’autres pans inédits, mais il me fallait déjà savoir où j’allais, ou à peu près.

Les bases enfin posées, c’est avec le sourire que j’ai annoncé à ma pote Soph : « J’ai commencé à écrire un roman anti-corridas. Tiens, mate mon syno ! ».

Passée l’effusion de joie, et voyant vers quel type de récit je me dirigeais, elle m’a dit : « Ce roman va faire l’effet d’une bombe ! Méfie-toi des taurins, ils sont violents. »

Ah.

Au moins, j’étais au parfum…

Soph m’aura donné quelques clés pour commencer mes recherches : les sites du CRAC Europe et de la FLAC. Débuta l’initiation au jargon, aux codes du milieu, cette pléthore de vocabulaire technique… Je me souviens encore du sentiment de confusion que je ressentais en lisant la documentation, les premiers mois, de l’impression que je n’y arriverais jamais, et je reconnais que les taurins ont parfaitement raison sur un point : « la culture taurine se mérite ». J’en aurai sacrément bavé pour apprivoiser l’univers dans lequel j’allais situer mon récit.

Cette phase de documentation s’avéra un long travail d’enquête journalistique. Portant de l’attention au réalisme, j’ai lu à la fois Ernest Cœurderoy, Roger Lahana, comme Francis Wolff et Simon Casas, ainsi que des choses bien plus pointues et terre à terre, comme la thèse de doctorat vétérinaire de Marie-Laurence, Doris FERRET : « Bases anatomiques et physiologiques de la sélection et du comportement du taureau de combat ».

Les sites, articles de presse et blogs taurins ne sont pas en reste : ils m’auront permis de mieux cerner les attentes d’un taurin, son regard sur la corrida, choses préférables de creuser lorsque vos personnages principaux en sont…

Je voulais un tour d’horizon le plus complet possible. Il y eut également les à-côtés, comme des corridas télévisées, des vidéos de Fadjen (un taureau sauvé des arènes par Christophe Thomas), des reportages pro ou anti-corridas.

Plus j’avançais dans mes découvertes, et plus cet univers devenait une galerie des horreurs. Afeítado, dépeçage de taureaux encore conscients, dans l’arrière-cour des arènes, écoles taurines où des enfants apprennent à massacrer des veaux, corridas privées, manifs qui tournent mal ; « je n’ai pas été déçu du voyage », comme dirait l’autre…

En découvrant cette vidéo, les paroles de Soph ont fait sens.

Lorsqu’on prend le terrain de l’engagé, le tri des informations s’impose : concernant certaines pratiques, j’ai gardé ce qui est officiellement reconnu par le milieu taurin (administration de drogues aux taureaux, avant l’entrée dans l’arène, colmatage des oreilles des chevaux avec du papier journal mouillé,…), et aussi ce qui est volontiers montré au moyen de vidéos de ces mêmes taurins, comme l’afeítado.
Exit les aiguilles cassées insérées dans les testicules (afin d’empêcher le taureau de s’asseoir).
Exit l’essence de térébenthine badigeonnée sur les onglons, entre lesquels on aura logé des cales en bois (pour lui créer un inconfort suscitant auprès du public une impression d’animal énervé. Mais as-tu déjà marché avec des bouts de bois entre les orteils ? Tu boiterais, non ?).
Exit les sacs de sable de 100 kilos balancés sur le dos des taureaux, à répétition, pour les épuiser avant leur entrée en piste (les employés d’arènes sont-ils bodybuilders dans le civil ? Ont-ils des lombaires en titane et des bras aussi gros que des troncs d’arbre ? En supposant qu’ils soient deux à porter le sac, car il ne peut en être autrement ; 50 kilos, c’est déjà hyper lourd…).
Exit la vaseline tartinée dans les yeux des taureaux (afin de les aveugler et les désorienter).

Exit les sources trop militantes pour êtres honnêtes.

Ces animaux sont vus par les taurins comme des fauves sanguinaires ayant une haine viscérale pour l’Homme. Ce n’est ni raisonnable de les approcher au point qu’on puisse leur planter des aiguilles dans les parties, ni logique de leur engluer les mirettes : le taureau étant quasi-aveugle, il foncerait sur les gens sans les voir, ce qui le rendrait dangereux parce qu’ingérable. Et quand bien même cette mythologie morbide ne serait qu’une vaste fumisterie destinée à justifier le fait de torturer un herbivore, il faudrait tout de même donner le change, histoire que le public ne se sente pas pris pour un jambon, ce qui implique de se tenir le plus loin possible de ces animaux…

La corrida est suffisamment horrible et abjecte en soi. Inutile de verser dans la surenchère pour convaincre des gens que des images non-esthétisées convaincront, de toute manière ; il n’y a qu’à voir les réactions ulcérées des passants, lorsque les assos sont de sortie…

Restons raisonnables.

Écrivons des choses raisonnables.

E que s’apelerio…

ALEGRÍA

Comme le laisse deviner ce gif, Alegría, en espagnol, signifie « joie ». Mais quelle idée m’est donc passée par la tête de nommer un tel livre de la sorte ? Ce roman serait-il pro-corridas ?

Tu n’y es pas du tout. Ouvrons donc un lexique taurin.

Entre autres termes techniques, y figure « alegria », qui signifie : Taureau dont la charge répond à la moindre sollicitation.

Le festif et la mort, à l’image de la corrida ; ce titre en clair-obscur en devient ironique.