Des huées et des sifflets éclatent contre les antis, qui agitent leurs saloperies de banderoles. On peut y lire, noir sur blanc :
ICI ON TORTURE ET ON APPLAUDIT
VOUS VOULEZ LA PAIX, ARRÊTEZ DE TUER
CULTURE ASSASSINE, L’ÉTAT COMPLICE
TUER AVEC RESPECT, C’EST COMME VIOLER AVEC AMOUR
J’échange un regard outré avec mes amis. Puis on se lève, imités par le public. Voilà plus de trente ans qu’on assiste à des corridas. C’est la première fois qu’on voit une prise d’otages ailleurs que sur Internet ! Le même scénario se répète. Ces guignols ont tombé le masque et bientôt, ils squatteront la piste, histoire de bien foutre le boxon… Une ambiance de plomb s’abat sur les gradins ; la musique n’y changera rien. S’ils ne remballent pas maintenant, ça risque de méchamment péter. Ils l’auront bien cherché ! On va leur montrer ce que c’est qu’un aficionado en colère !
Sous les yeux des spectateurs impuissants, une bonne centaine de hooligans dévale les marches, puis bondit par-dessus les barrières pour se ruer au milieu de la piste. Là, ces empaffés s’enchainent les uns aux autres grâce à des antivols accrochés à la taille. Indéboulonnables. Ou du moins, le croient-ils…
— Y’en a ras l’cul de ces fachos ! enrage un homme dans mon dos.
On l’applaudit. Des fachos ! C’est parfaitement ça ! Des terroristes ! Des raclures qui retiennent des matadors dans leurs chambres d’hôtel. Qui jouissent quand l’un d’eux se fait lever par un Toro. Ils nous traitent de pervers, mais parfois, c’est à se demander s’ils ne sont pas pires que nous. N’ont-ils jamais songé à foutre le feu aux arènes ? Avec des gens dedans, c’est plus rigolo ! Je soupire. Ce qui me désole le plus dans cette histoire, c’est d’avoir payé soixante-douze balles pour voir la sécurité chier dans la colle. Que fichent les flics, bon sang !
Les spectateurs investissent maintenant les lieux. Sans hâte, ils marchent à la rencontre des antis qui s’agenouillent en cercle. Dégainent des fumigènes, puis les enflamment avant de les brandir. Une fumée rouge et âcre envahit les arènes, dissimulant parfois la piste. Poings levés, les hooligans scandent en boucle leurs slogans usés jusqu’à la corde, sourds aux tentatives de dialogue d’aficionados qui se détournent en haussant les épaules :
La torture n’est pas notre culture !
Corrida basta !
Révolution !
Sans crier gare, un taurin en costard surgit dans le dos d’un anti, qu’il gifle sur le crâne. L’agitateur tressaille, puis rentre la tête dans les épaules sans cesser de beugler. Le col blanc lève encore la main sur lui, lorsqu’une aficionada en tailleur s’interpose. Elle hurle sur notre camarade en faisant de grands gestes. Il recule à contrecœur. Cette cruche peut toujours râler, plus personne ne l’écoutera. Cette claque a sonné les hostilités. D’autres baffes pleuvent maintenant sur les hooligans, qu’on bouscule aussi à coups de pied. Bien fait pour leur gueule !
Deux mecs se trouvant devant moi s’aventurent hors de leur allée. Je les suis du regard tandis qu’ils se faufilent jusqu’aux antis des gradins ; leur arrachent les banderoles des mains ; balancent ces cochonneries en contrebas. Des téméraires se cramponnent à leurs bouts de tissus avec la force du désespoir. Ils se prennent des tartes. Les mains se lèvent pour parer les coups, qui redoublent.
Je m’intéresse à la gonzesse basanée qui rugit sur mes voisins. Elle a un tribal noir tatoué sur la p… eh, mais c’est la gitane ! Qu’est-ce qu’elle fiche ici ? Je l’observe s’agiter sans comprendre, quand tout de go, ça percute. Elle a feint de mendier pour faire diversion. Pour qu’on ne remarque pas ses complices à leur dégout de foutre les pieds dans cette arène.
Comme s’il n’y avait plus aucun espoir que les choses s’arrangent, la fanfare s’interrompt. Ne restent que des hurlements rageurs, des sifflets et le battage des hooligans.
— Occupez-vous plutôt du halal dans les abattoirs ! vocifère Manu, les yeux étincelants de colère.
Quant aux autres, tous contemplent la scène, sidérés. Y’a de quoi ! Avec les conneries des aficionadophobes, les organisateurs pourraient tout arrêter ! En espérant qu’ils remboursent les places, manquerait plus qu’ils nous arnaquent… Je m’intéresse de nouveau à la piste : la fumée s’est enfin dissipée. Les matadors, suivis par leurs cuadrillas et des flics, sont arrivés. Campés devant des manifestants, ils tentent de s’expliquer avec eux alors que trois aficionados à béret déboulent, les poings serrés.
Laurent sort de sa stupeur. Ses yeux lancent des éclairs au-dessus de ses lèvres pincées. Je le connais depuis assez longtemps pour savoir qu’il rejette toute forme de violence. Même envers ces nuisibles ? Qu’il aille donc les câliner pour les réconforter ! Il verra comment on réagit à son élan d’amour… Contrairement à lui, je ne suis pas un Bisounours. Parfois, une bonne trempe s’impose. Il est d’ailleurs temps de rappeler à ces raclures de chiottes qui domine, ici !
D’une voix rauque de colère, Laurent ordonne à Marie.
— Reste là.
Elle explose :
— Non ! J’emmène David dehors. Trop c’est trop !
Puis, elle caresse la joue de son fils qui pleure en silence.
— Allez viens, mon cœur.
Marie l’entraine vers la sortie. Bouleversées, les étudiantes à qui on avait parlé tout à l’heure suivent le mouvement. On n’avait pas menti en disant que ce serait grandiose. Ce n’était pas vraiment à ça qu’on pensait en leur promettant du spectacle, mais bon…
Laurent dévale les marches, Manu sur ses talons. Pierre hésite à descendre. Il me fixe pour deviner mes plans. J’allais rejoindre mes amis, quand je change d’avis. Cette gitane nous a roulés sur ses réelles intentions. Elle nous doit des explications, que je m’en vais chercher de ce pas. Elle a intérêt à me fournir les bonnes !
Je monte les gradins à sa rencontre. Me voyant approcher, ses potes se figent, et me toisent tandis que je me plante devant elle. La jeune femme plonge ses yeux sombres dans les miens. Je n’y lis ni peur ni inquiétude, juste de la méfiance. Quel aplomb, c’est dingue !
Je tente de garder mon calme, mais ma voix crispée me trahit.
— Qu’est-ce que tu fous, là ? À quoi tu joues ?
Elle recule sans me quitter du regard, jusqu’à toucher des fesses le muret de bois. D’un ton glacial, elle lâche :
— Tant qu’il y aura des gens pour applaudir des massacres d’animaux, on viendra leur gâcher la fête.
Encore une ignare qui, au nom de la cause animale, se croit autorisée à emmerder le monde ! Des massacres ? C’est ce qu’elle a dit ? Je ricane froidement, et la voilà qui me contourne. Ah non ! Elle ne s’en tirera pas comme ça ! Pas avant que je lui aie mis les points sur les i.
Elle s’apprête à descendre l’escalier, quand je crie :
— Hé !
Elle fait celle qui ne m’entend pas. C’est qu’elle me snobe, cette pétasse ! Je la rattrape en trois enjambées, la chope par le poignet, puis l’attire à moi. Elle me fusille du regard en tentant de se dégager, les mâchoires crispées, car je lui broie les os. Ses potes nous observent sans oser intervenir. À leurs mines inquiètes, je devine qu’ils se demandent où tout ça va la mener.
Je plante mes yeux dans ceux de la gitane en sifflant :
— T’as déjà vu une corrida ? Non, hein ? Si t’arrêtes ton bordel maintenant, on te laissera peut-être en voir une. Ça t’évitera de dire n’importe quoi.
Je la lâche. Elle ramène son bras contre elle, puis grogne :
— Hors de question ! Je ne regarderai pas une bête à moitié morte se faire trucider par six mecs armés. Six lâches !
Je balaie sa pique d’un revers de main.
— Alors, barre-toi ! Tu n’y connais rien.
Un sourire étire ses lèvres.
— Ah, parce qu’il faut voir quelque chose de ses propres yeux pour avoir un avis sur le sujet ? Assistes-tu à des viols ?
Oh putain ! Mains sur les hanches, je prends de grandes inspirations que je relâche doucement, pour me calmer. Vu mon degré de crispation, je vais péter un câble si elle me cherche encore, et c’est pas bon. Si je la défonçais, je ne m’arrêterais pas… Je relève la tête : ma colère ne baisse pas en la regardant, bien au contraire ! Je détourne les yeux sur la piste pour ne pas lui en foutre une. Je remarque une anti recroquevillée sur elle-même, le menton contre la poitrine. Elle se cramponne à son haut, délacé, qu’un taurin tente de glisser par-dessus sa tête. Il tire un grand coup, et la fille se retrouve seins nus. Elle se cache du mieux qu’elle peut avec ses mains pendant qu’il balance le vêtement au loin. Cette petite conne devra sortir du rang pour le récupérer… Juste à côté d’elle, un homme brandit le poing avec une conviction sans pareil. Le taurin abat le sien contre la tempe de cet abruti, le sonnant durement.
— Assistes-tu, oui ou non, à des viols ? me rappelle à l’ordre la gitane.
Je la fixe de nouveau et rétorque :
— T’en as d’autres, des questions connes ?
Dépitée, elle secoue la tête en pointant du doigt la foule déchainée.
— Vous ne valez pas mieux que des nazis.
Mon cœur rate un battement, puis mon sang se glace. Nazi ? Cette débile m’a traité de… nazi ? Non, ce n’est pas possible. Avec tout ce vacarme, j’ai dû mal entendre…
Je la jauge, incrédule. Mon cœur cogne de plus en plus fort dans ma poitrine. Si ça continue, je vais tomber dans les vapes. Ou vraiment péter une durite, vu la façon dont elle me mate. Cette pointe de défi au fond des yeux, confirmation de ce qu’elle vient de me balancer à la figure… C’est juste insupportable !
Mes mains se mettent à trembler, quand ma rage explose. Je la chope à la gorge en hurlant, pour la précipiter sur le muret. Elle se débat, me griffe le visage, mais peine perdue. Je vois trop rouge pour que ça m’arrête.
Je lui lance un rictus.
— Fais tes prières, tu vas en avoir besoin !
Je sens une résistance quand son cul heurte le rebord. La gitane s’y retient d’une main tandis que je la pousse vers le vide. De l’autre, elle agrippe ma chemise. Son regard affolé accroche le mien. Les larmes aux yeux, elle déglutit, incapable de crier. On s’en charge pour elle… Ses potes la saisissent par les bras et les jambes pendant que d’autres militants tentent de nous séparer. Ils peuvent forcer autant qu’ils veulent sur mes doigts. Je ne lâcherai rien !
Des mains empoignent mes épaules. La voix paniquée de Pierre emplit mes oreilles.
— Arrête ! Fais pas d’conneries !
Je me fige, pris d’une hésitation qui s’envole aussitôt. En fait, j’ai trouvé une meilleure idée. Plutôt que de la passer par-dessus bord, on va la filer en pâture à nos camarades. C’est bien plus marrant !
Je l’attrape par les cheveux et la traine vers les escaliers. Il y a comme un blanc durant lequel personne ne réagit. Puis, trois nanas se ruent au sommet des marches afin de nous bloquer. Je fonce dans le tas. La moins costaude les dévale sur le dos, pour échouer sur le palier inférieur. Choquées, ses copines se sont écartées en catastrophe. Je profite de leur stupeur pour m’engager dans l’escalier avec la gitane, qui freine des quatre fers. Je tire sur sa tignasse. Elle se résigne en gémissant. Tandis que j’enjambe l’anti que j’ai envoyée dans les pommes, la voix de Pierre grandit derrière moi. Il me parle d’un ton implorant. Sans doute me demande-t-il de me calmer ? Avec la cohue, je ne comprends rien. Il peut me dire ce qu’il veut. J’en ai rien à battre, de toute façon. Cette gonzesse mérite une bonne branlée !
Marche après marche, on se rapproche du callejón[1]. Des taurins restés à leurs places baissent le pouce vers le sol en toisant la gitane. Elle recommence à se débattre. Je lui fais traverser le couloir au pas de course. Lorsqu’on débarque sur la piste, ses hurlements attirent l’attention d’aficionados qui se détournent du pugilat pour nous observer. Je lâche les cheveux de la fille. D’une bourrade sur l’omoplate, je la précipite vers eux. Elle se rétame à leurs pieds.
— Elle est à vous ! souris-je.
[À suivre…]
Illustration de couverture : Aurélien Police
[1] Couloir de 1,50 m à 2 m de large, séparant la piste des premiers rangs, réservé à tous les professionnels de la corrida.
J’adooore ♥.♥
C’est horrible, je sais toujours pas si je vais oser le lire, mais franchement ça claque ! 😮
J’aimeAimé par 1 personne
En effet, j’ai choisi cet extrait pour sa violence (et le fait qu’il reflète le 4e de couv’). C’est une façon de montrer jusqu’où je peux aller avec ce récit. Ça a aussi valeur de test pour le lecteur. S’il n’encaisse pas du tout, cela lui évitera un achat-regret.
Merciiiii *_*
J’aimeJ’aime